NOTE D'INTENTION

L’âme. Principe spirituel inventé, ou découvert, par l’Homme. Réceptacle fondamental de nos pensées, de l’essence de notre être, séparable du corps. Immortel. Le concept de l’âme et son immortalité à travers les âges du monde peut ainsi s’apparenter à un rêve, une irréalité profondément rassurante. Une solution subtile, presque poétique, de déjouer la mort avant même la fin de notre vie. Réalité indéniable selon certaines croyances, absurdité évidente selon les sceptiques et les réalistes. À ce jour, rien ne peut prouver l’existence de l’âme, de cette essence sensorielle dissociable du corps, incapable de mourir, qui continue sa route, parfois bien au-delà de notre monde. Rien ne peut prouver le contraire non plus, le néant et la non-existence absolue après la vie. Les frontières entre les différentes croyances deviennent donc particulièrement floues. La quête de vérité qui anime chaque être se rapproche ainsi d’un véritable non-sens. Et si, le temps d’un spectacle, nous essayions, ensemble, de donner un sens à tout cela ? Et si nous tentions, avec la complicité évidente du public, vous-même, de croire en une vérité incroyable et plausible ? Pour un petit peu d’espoir. Rien qu’un tout petit peu. Ensemble.

 

Aurores n’est pas une croyance mystique, mais se rapprocherait d’avantage d’un rêve. D’une possibilité parmi tant d’autres. Revêtue à la manière d’un conte fantastique. Poétique et onirique. 

 

Pour ce faire, une scénographie simple : une étendue de feuilles mortes, aux couleurs d’Automne et de vie, recouvrant les moindres recoins du plateau, afin de sentir cette nature immortelle, de la rendre réelle et palpable, unique décor dans lequel évoluent nos cinq âmes, deux vivantes et trois mortes, réunies par un étrange hasard, attirées par ce lieu, cette clairière, qui semble être, à défaut du centre du monde, le centre de Leur monde. Cinq âmes attirées les unes par les autres sans raisons et sans évidences. De ce hasard improbable naît le besoin de se raconter, de mêler ces cinq destins entre eux, ce foisonnement des sensations et des affections, et de les libérer. Car nous parlons d’âmes perdues ici, dans la vie comme dans la mort. Perdues car dépouillées du moindre repaire, dépouillées d’amour également. D’âmes orphelines victimes de la peur et de l’abandon. Les deux grands maux du monde responsables des plus grandes horreurs. La peur comme source de tout ce qui semble mauvais en chaque être, sommeillant parfois, grondant souvent. 

Aurores est une lutte, une lutte contre la barbarie du monde et des esprits, présents à l’intérieur des âmes, vivantes comme mortes. Une lutte se faisant par le biais de la communication libératrice. Et par le corps. Le corps par la danse. Le corps certes dissociable de l’âme mais représenté comme un outil de liberté absolue. Ainsi, le corps devient une arme. L’arme de l’âme, son cri, son réceptacle vivant et mouvant, capable de dire ce que les mots sont incapables de dire. La danse comme acte nécessaire, pour crier la vie et la liberté. Pour mettre des mots autres que vocaux dessus, des mots perceptibles par les autres âmes. Des mots sensoriels. Des gestes, des mouvements, parfois brisés, douloureux, souvent souples, rythmés, sauvages.

 

Aurores est un cri. Un cri de vie et d’amour. Un cri libérateur au-delà de la mort, de toutes les morts. Des peurs et des douleurs qui ne cessent de résonner. Un cri de rage qui saisit ces peurs et tente de les transformer, pour laisser à l’intérieur des âmes l’essentiel. Ce qui reste pur en toutes circonstances. Ce qui est présent en chacun mais qui se dissimule habilement sous tout le reste. Une petite lueur brillant au coeur des ténèbres, qui ne demande qu’à briller plus, qu’à y croire un peu plus. Pour se révéler. Et se transformer en véritable lumière. Grande, belle, indépendante, et immortelle. De celles qui peuvent se propager sans limite. Une aurore parmi toutes les autres. Capable de raviver les autres. Capable de changer le monde et les âmes. Toutes les âmes.

 

Kevin Chemla